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Les
ponts sur la Seine à Vernon
[1]
La présence
d'un pont dans une ville sur un fleuve difficile à traverser a
souvent contribué au développement de cette ville puisqu'il
fait d'elle un point de passage obligé au carrefour de la route
longeant le fleuve et de celle qui le traverse. Tel a été
le cas de Vernon, fondé vers 920 mais qui prend un intérêt
stratégique quand s'affrontent le Roi de France et de Roi d'Angleterre,
Duc de Normandie à partir du début du XIIème siècle.
D'après
certains historiens - mais d'autres ne sont pas d'accord - il semblerait
qu'un premier pont existait dès 1125, date à laquelle Henri
I d'Angleterre fit fortifier la ville. Si ce pont a existé, ce
n'était probablement qu'une construction légère en
bois dont il ne reste aucune trace.

Vernon et son pont
au XVIème siècle [2]
Le pont médiéval
C'est à Philippe Auguste que nous devons la construction d'un premier
pont de pierre, dont il reste des vestiges importants.
Rappelons brièvement le contexte historique: luttant contre le
Roi d'Angleterre qui possède aussi toute la moitié ouest
de la France, Philippe Auguste s'empare en 1194 d'une bande de territoire
anglo-normand allant de Gisors (une trentaine de kilomètres au
nord de Vernon) à Pacy sur Eure (une dizaine de kilomètres
au sud). Pour en assurer la défense, il construit un pont à
Vernon pour déplacer facilement ses troupes dans ses nouveaux territoires.
Or, un pont est un élément stratégique d'importance
à cette époque où ils sont rares : en Normandie on
en trouve seulement deux, l'un à Pont de l'Arche, l'autre à
Rouen; du côté français, il y a également deux
ponts entre Vernon et Paris.
Cette importance stratégique
oblige le roi à protéger le pont : à l'une de ses
extrémités se trouve la ville avec son enceinte et son château
(dont il subsiste la Tour des Archives) ; à l'autre Philippe Auguste
fait ériger un châtelet (l'actuel Château des Tourelles)
et sur l'île dite l'Île du Talus, sur laquelle le pont prend
appui, une tour fortifiée complète le dispositif. (L'ensemble
ce de ce dispositif militaire apparaît clairement sur la gravure
ci-dessus qui montre Vernon au XVIème
siècle.)
[3] Tour fortifiée
sur l'île du Talus. (Dessin moderne de AG Poulain exécuté
à partir de documents anciens)
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[4] Les restes du pont et le châtelet qui
en
protégeait l'accès sud.
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Ce pont est aussi
une chance économique pour Vernon qui devient un carrefour entre
la route Paris - Rouen et une route nord-sud qui coupe le fleuve, d'autant
plus vite que, à peine est-il construit, le pont cesse d'être
un enjeu militaire. En effet, dès 1204, la Normandie est devenue
française et la guerre s'éloigne de la région pour
un siècle et demi.
Philippe Auguste, comme cela se fait à l'époque, vend alors
les droits d'utilisation du pont pour permettre l'installation de moulins
sur le pont lui même et de pêcheries entre les piles. Bientôt
cinq moulins vont être installés,deux du côté
de Vernonnet (celui qu'on peut encore admirer de nos jours, plus un autre
qui s'appuyait sur l'île) et trois du côté de Vernon.
Le pont comptait
25 arches de pierre à l'origine ( chacune de 10 à 12 mètres
de large) mais nous savons que l'Ancien Régime était incapable
d'entretenir régulièrement de tels ouvrages qu'on utilisait jusqu'à la
limite de l'écroulement avant d'être obligé de se lancer dans de grands
travaux de restauration. C'est ainsi que peu à peu les arches de
pierre ont été remplacées par un tablier de bois
posé sur les piles : en 1830 seulement huit arches étaient
encore en pierre

[5] Le
pont vers 1850, entre l'île du Talus et Vernon. On remarque bien
les moulins, et sur les piles (les seules à être correctement
entretenues), les avant-becs de pierre qui les protégeaient contre
tout ce que le fleuve peut charrier en temps de crue.
La plupart des
piles, peu ou pas entretenues, pouvaient être emportées par
des crues et le pont devenait inutilisable pendant plusieurs années.
Alors on installait un bac. (Ne pensez pas que ce problème étaient
spécifique à Vernon : Rouen, deuxième ville du royaume
par la taille, ne parvenait pas à entretenir son pont au XVIème
siècle et avait du mettre en place un ce ces services de navettes
traversières.)
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[6] Cette gravure
du XIXème siècle montre bien pourquoi les piles, si elles
n'étaient pas entretenues et protégées (voir le document
5), étaient incapables de résister à des crues un
peu importantes.
Par exemple,
en 1651, après la chute de deux arches, on décidait d'abandonner
le pont pour mettre un bac, système qui, en apparence du moins,
coûtait moins cher que la réparation.
Oui, mais
note le curé de Vernonnet le 10 octobre 1653 :
" Le vendredi, jour de St Luc, furent noyées 200 personnes
de plusieurs âges et sexes, lesquelles venaient de Vernon et furent
perdues par l'accident du bac qui s'engloutit. "

Le pont (côté Vernonnet) avant 1840, peut-être
même avant 1820 [7]
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le pont en 1845, entre l'île et Vernonnet [8]
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| Les
documents 6, 7 et 8 montrent comment les arches de la plus grande
partie du pont avaient été remplacées par un
tablier en bois et que l'ensemble était d'une extrême
fragilité.
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Les pêcheries, elles aussi, étaient accusées d'endommager
les structures : des filets étaient tendus entre les piles à
l'aide de cordages manoeuvrés par des treuils posés sur
le garde-corps en bois. Ces filets plongés dans l 'eau produisaient
des vibrations qui ébranlaient le pont, à tel point qu'il
fallut les interdire en 1849.
Ce pont, bas sur l'eau, avec ses arches encombrées par les roues pendantes
des moulins et les filets des pêcheries, représentait un obstacle
à la navigation : une seule arche, dite 'arche marinière'
- située de côté de Vernon, était de taille
suffisante pour laisser passer les bateaux. Même le passage de cette
arche était difficile : un Ingénieur des Ponts et Chaussée
écrivait dans son rapport en 1812: "La rapidité
de l'eau sous l'arche marinière étant considérable,
c'est à ce point qu'il faut déployer les plus grands efforts
pour franchir la cataracte [sic] en prenant les précautions nécessaires
pour que le bateau enfile exactement le milieu de l'arche ".
Il fallait entretenir à Vernon, une trentaine de chevaux de halage
et une centaine de personnes uniquement pour le passage des bateaux sous
le pont. (Instruction de la municipalité en 1794).
Ne vous étonnez pas de ces chiffres, ils ne sont pas spécifiques
à Vernon : à Poses, en direction de Rouen, à la même
époque, 46 chevaux et 40 personnes à plein temps (et plus
de 300 à temps partiel) travaillaient au halage des bateaux.

[9] Vernon et son pont en 1845
Le pont Napoléon
A partir de 1840 des travaux importants sont entrepris sur tout le fleuve
pour en dompter le cours et le rendre plus facilement navigable (dragage,
rectification du lit, arasement de certaines îles, construction de barrages
et d'écluses, creusement de lacs de retenue, etc.) Avant ces grands
travaux, terminés seulement vers 1980, la Seine était un
fleuve capricieux et sauvage, assez semblable à la Loire de nos
jours avec un lit encombré d'îles et de bancs de sable, avec
des crues importantes en hiver et des étiages prononcés
en été. (La gravure ancienne plus
haut dans la page montre bien le lit; les îles et les bancs
de sable qui encombrent le lit du fleuve.)
Rappelons, à ce sujet, le miracle de Saint Adjutor au XIIème
siècle : le Saint aurait miraculeusement apaisé des tourbillons
en comblant des gouffres dans le lit du fleuve, qui avaient causé
la mort de plusieurs bateliers à la sortie de Vernon. Ajoutons
à ce miracle celui de Saint Romain à Rouen qui aurait tué
le monstre qui, en nageant dans le fleuve, causait de tels remous qu'ils
coulaient les embarcations qui s'aventuraient là. Ce sont de pieuses
légendes mais elles suggèrent cependant que les conditions
de navigation étaient loin d'être ce qu'elles sont aujourd'hui
!
Tout les travaux, visant à
rendre la navigation plus facile et à accueillir des bateaux de
plus en plus gros auraient été vains si le vieux pont de
Vernon avait continué à être un obstacle en travers
du fleuve.
En 1861, un nouveau pont est inauguré. Les travaux ont débuté
en 1858 et l'ouvrage a été construit quelques mètres
en amont de l'ancien, afin de lui donner une plus grande stabilité.
Ce pont, long de 253 mètres, était constitué de sept
arches : les deux arches aux extrémités avaient une ouverture
de 28 mètres (au lieu de 22 pour les autres) et l'arche de la rive
gauche (donc située du côté du centre ville) étaient
réservée à la navigation : 22 mètres pour
les bateaux et 6 mètres pour le chemin de halage.

Vue générale de Vernon vers 1900 [10]
Le pont construit, on a détruit l'ancien pont médiéval
entre Vernon et l'île du Talus. (Il a fallu indemniser les propriétaires
des trois moulins situés sur les 3ème, 4ème et 5ème
arches.) Quant à la partie située entre l'île et Vernonnet
; c'est par manque d'entretien qu'elle disparaîtra peu à
peu à l'exception de quelques arches et d'un moulin, qui nous permettent
encore d'évoquer ce qu'était le pont médiéval.
[11]
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[12]
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| Le
pont Napoléon vu de Vernonnet et derrière, le tronçon
du pont médiéval qui va être laissé à
l'abandon Dans le prolongement de ce tronçon, on voit encore
un moulin, pas encore abattu, sur la rive de Vernon.[11].La
partie restante de l'ancien pont et le nouveau construit derrière[12]
Les deux ponts cohabitent encore. Documents datant de 1862/ 63.
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Le pont médiéval dans son état actuel
avec un des moulins pittoresquement installé sur les piles. [13]
Déplacer le pont par
rapport à l'ancien a obligé à restructurer le réseau
de rues desservant ce nouveau pont : c'est ainsi que, en 1860, plusieurs
petites rues du centre ville ont été reliées et transformées
pour former une voie nouvelle d'accès au pont.Le Conseil Municipal
l'a nommée rue d'Albuféra " en témoignage
de reconnaissance de la ville pour les éminents services qu'il
[le Duc d'Albuféra] a rendus à la ville comme maire depuis
six ans. "
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Ce pont a été
appelé 'pont Clemenceau' en 1930 par décision du
Conseil Municipal. Rappelons que Clemenceau était propriétaire
d'une résidence secondaire à Bernouville non loin de Gisors. C'est
de là qu'il venait fréquemment visiter Monet lorsqu'il y séjournait.
Lorsqu'il venait à Giverny en provenance de Paris où il était
directeur du journal " L'Aurore " avant de devenir une des figures
de la politique française, il descendait à la gare de Vernon et
évidemment il traversait le pont pour se rendre chez son ami Monet
dont il avait pris la défense contre les critiques d'art volontiers
acerbes envers les peintres impressionnistes.
La tradition locale veut que, quand il se rendait chez son ami,
Clemenceau achetait son tabac dans Vernon juste avant de traverser
le pont qui l'amènerait à Giverny. Voilà qui a peut-être dicté
le choix du Conseil municipal !
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Clemenceau
[14]
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Ce pont a connu de nombreuses vicissitudes.
Moins de dix ans après sa construction, lors de guerre franco-prusienne,
le Génie français a fait sauter une partie du pont (du côté
de Vernonnet) le 14 octobre 1870, pour tenter d'empêcher le passage
de la cavalerie prussienne qui approchait. En vain !
Reconstruit deux ans plus tard, le pont devait à nouveau être
détruit par le Génie pour s'opposer à l'invasion
allemande de 1940. En vain, également ! Et ce fut le fin du pont
de pierre...
Les ponts provisoires
Les Allemands ont d'abord installé
un pont de bateaux qu'ils ont du démonter en janvier 1941 quand
les glaces que charriait la Seine menaçaient de l'emporter. Une
passerelle pour les piétons a été alors mis en place
ainsi que d'un bac pour les véhicules. Cette passerelle était
peu fiable et les gens hésitaient à l'emprunter. De fait,
elle était tendue sur des câbles mais note un membre de l'équipe
d'entretien : " Cette passerelle a été notre cauchemar.
Nous pouvons maintenant révéler au public que les câbles
n'avaient pas une longueur suffisante pour franchir la Seine. Il avait
donc fallu allonger ces câbles par d'autres câbles de plus
petit diamètre ligaturés aux premiers. Chaque matin notre
première visite au pont était pour ces câbles. Un
glissement ne s'était-il pas produit ? Nous ne l'avons heureusement
jamais constaté. " (Le Démocrate du 7 février
1947)
D'avril à juin 1941,
un pont provisoire est installé, mais le 26 mai 1944, sa partie
centrale est détruite par les bombardements alliés (en même temps
que tous les autres ponts sur la Seine entre Paris et la mer, afin d'empêcher
ou au moins de ralentir l'arrivée de renforts allemands sur le
futur front de Normandie).
[15]
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[16]
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Installation
du pont provisoire en 1941
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Dès 1945,
un nouveau pont provisoire est installé, un pont du modèle
Callender Hamilton, constitué de longues travées métalliques.

Pont Callender Hamilton
mis en place en 1945 [17]
Quand la décision a été prise de reconstruire un
pont définitif à l'emplacement de ce pont provisoire, il
a fallu d'abord élever de piliers temporaires à quelques
mètres de là puis y riper le pont Callender Hamilton , laissant
ainsi la place libre pour le chantier du pont définitif.
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[19]
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Ripage du
pont Callender Hamilton sur ses nouveaux piliers afin de libérer
la place pour la construction du pont définitif.
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Le pont Clemenceau
actuel
Construit de 1950 à
1954, il est constitué d'une ossature métallique recouverte
d'une dalle de béton. Il se compose de trois arches avec deux piles
en Seine, ce qui a permis d'approfondir le chenal navigable pour un meilleur
écoulement de l'eau.
Long de 262 mètres dont 202 au-dessus de l'eau il a été
réalisé par les Forges et Ateliers du Creusot. Les éléments,
qui représentent 1.000 tonnes, ont été transportés
par voie d'eau jusqu'à Vernon.
L'ouvrage, ouvert à la circulation en novembre 1954, a été
inauguré par le Président du Conseil en janvier 1955.
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[21]
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Un nouveau pont ?
Si le pont lui même est toujours capable d'absorber la circulation
actuelle, ces sont ses accès qui ne le permettent plus et les files
de voitures s'allongent de part et d'autre à certaines heures.
Plusieurs projets sont à l'étude pour créer un second
pont dans les environs de Vernon pour désembouteiller la ville.
Mais, comme toujours, rares sont ceux qui acceptent que le futur pont
et la future voirie passent près de chez eux. "Ce serait bien
plus simple, économique et respectueux de l'environnement qu'il
passe plus loin, sur les terres de mon voisin, mais pas sur les miennes;
sur la commune d'à côté, mais pas sur la nôtre
! " entend-on dire partout...
Alors, à quand le nouveau pont pour que nous puissions terminer
cette page ?
Pour compléter
votre visite virtuelle des ponts de Vernon, consultez aussi la page
'Le Vieux Moulin et le château des Tourelles' ( dans la section
Patrimoine et sites à visiter)
et 'Août 1944, les Alliés traversent
la Seine'.
Origine
des photos :
1, 13, 20, 21 : Les partenaires de l'Office de Tourisme: Vernon et ses
environs
2, 4, 5, 6, 8, 9,10 : Collection particulière
11, 12 : archives départementales de l'Eure
15, 16, 18, 19 : archives municipales de Vernon
3, 7, 14 : origine inconnue

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